Portrait & mémoire orale

Raymond et les jalles : la mémoire d'un territoire portée par un homme de quatre-vingts ans

Avant que l'association ne le sollicite comme témoin auprès des classes, Raymond Laffargue avait simplement vécu — et observé — ce que peu de gens savent encore nommer.


Raymond Laffargue est arrivé à la première réunion de notre groupe local un peu par hasard, parce qu'un ami lui avait glissé un flyer sous la porte. Il avait quatre-vingt-un ans, des mains de jardinier et une mémoire d'une précision déconcertante. Quand il a sorti de la poche de sa veste une photographie en noir et blanc montrant un homme en cuissardes au milieu d'un fossé, nous avons compris que nous venions d'hériter d'une archive vivante.

L'homme sur la photo, c'était son père, dans les années cinquante, en train de curer une jalle du côté de la Forêt de Bordeaux. Raymond a grandi dans une famille qui vivait avec l'eau — pas métaphoriquement, mais concrètement : il fallait surveiller les niveaux après les pluies de novembre, dégager les embâcles de branchages qui ralentissaient l'écoulement, négocier avec les voisins pour l'ouverture des vannes. « On n'appelait pas ça de l'écologie, se souvient-il. On appelait ça l'entretien. »

Raymond Laffargue, octogénaire, assis sur un muret au bord d'une jalle, tenant une vieille photographie en noir et blanc devant deux élèves qui l'écoutent

Raymond Laffargue au bord de la jalle, tenant la photographie de son père dans les années cinquante. Deux élèves l'écoutent reconstituer la mémoire d'un entretien collectif aujourd'hui disparu.

Depuis deux ans, Raymond intervient régulièrement auprès des classes que nous accompagnons. Son rôle n'est pas d'enseigner — il est de témoigner. Il y a une différence fondamentale. Quand un bénévole explique à des enfants que les jalles ont été creusées pour drainer les marais, cela reste une information. Quand Raymond raconte qu'il allait pêcher des anguilles dans la jalle qui longe l'actuelle zone commerciale, que son grand-père lui avait dit que cette même jalle avait failli déborder lors de la crue de 1930, l'information devient une histoire — et une histoire se retient.

« C'est ce que les historiens appellent la "source orale" : fragile, irremplaçable, et condamnée à disparaître si personne ne prend la peine de l'écouter. »

Raymond et les jalles — portrait

Les enseignants avec qui nous travaillons le disent unanimement : la présence de Raymond change quelque chose dans la classe. Les élèves lui posent des questions qu'ils n'oseraient pas poser à un adulte inconnu en position d'autorité. Ils lui demandent s'il avait peur de l'eau, si les canards étaient déjà là, si les gens se baignaient. Lui répond avec le sérieux tranquille de quelqu'un qui n'a rien à prouver.

Ce que Raymond nous offre va au-delà de l'anecdote. Ses souvenirs permettent de dater des usages, de confirmer ou d'infirmer des hypothèses sur des tracés anciens, de comprendre comment des pratiques collectives — l'entretien partagé des berges, la rotation des drainages — fonctionnaient concrètement avant que les pouvoirs publics ne prennent le relais. C'est ce que les historiens appellent la « source orale » : fragile, irremplaçable, et condamnée à disparaître si personne ne prend la peine de l'écouter.

Nous avons commencé à enregistrer ses récits avec son accord, dans le cadre d'un petit projet de collecte de mémoire orale que nous espérons développer les prochaines années. L'idée est simple : constituer une archive sonore des derniers témoins qui ont connu le territoire brugeais avant que l'urbanisation des années soixante-dix n'en transforme irrémédiablement le rapport à l'eau. Raymond est le premier. Il ne sera pas le dernier — à condition que nous allions chercher les autres avant qu'il ne soit trop tard.


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