Terrain & pédagogie

Au fil des jalles : quand les écoliers de Bruges redécouvrent l'eau qui les entoure

Chaque printemps, des classes de CM2 partent longer les canaux qui irriguent silencieusement les marges de leur ville — une immersion dans un patrimoine que beaucoup arpentent sans le voir.


Il y a quelque chose d'étrange à marcher le long d'une jalle pour la première fois quand on a grandi à deux rues de là. C'est ce qu'ont ressenti les élèves de l'école Jules-Ferry de Bruges le matin où ils ont chaussé leurs bottes et suivi le tracé sinueux de la jalle du Moulinat, quelques centaines de mètres après la sonnerie du matin. « Je savais que c'était là, mais je n'avais jamais vraiment regardé », a confié Inès, dix ans, en désignant le canal d'un geste vague.

C'est précisément pour briser cette invisibilité que notre groupe local organise depuis plusieurs années des sorties pédagogiques au fil de l'eau, en partenariat avec les enseignants du cycle 3. L'objectif n'est pas de faire un cours de géographie supplémentaire : c'est de transformer un enfant habitant Bruges en quelqu'un qui comprend pourquoi Bruges est là où elle est, pourquoi les rues s'inclinent de telle façon, pourquoi certains quartiers s'appelaient encore autrefois « les marais ».

Élèves en sortie pédagogique le long d'un canal de drainage, Bruges — un bénévole explique le fonctionnement d'une écluse

Sortie pédagogique au bord d'un canal de drainage en périphérie de Bruges — les élèves observent le fonctionnement d'une écluse guidés par un bénévole de l'association.

Le programme d'une demi-journée commence toujours par un arrêt devant une vieille carte du XVIIIe siècle, plastifiée et portée par un bénévole. Les enfants comparent avec ce qu'ils voient : les lignes droites des jalles creusées pour drainer les terres, les écluses miniatures, les ponceaux en pierre. Très vite, les questions fusent. Qui a creusé ça ? Avec quoi ? Est-ce qu'il y avait des poissons ? Est-ce qu'on pouvait tomber dedans ?

« Quand un enfant a longé une jalle, senti la vase, vu un héron s'envoler, il porte en lui quelque chose que nul manuel ne peut lui donner : une relation sensible à un territoire. »

Le groupe local de Bruges

Les bénévoles de l'association, souvent d'anciens enseignants, des historiens locaux ou de simples passionnés du territoire, répondent avec des anecdotes précises : les journaliers qui déboisaient les landes pour atteindre la nappe, les mariniers qui remontaient le bois de Bordeaux vers Bruges et ses environs, les familles qui lavaient leur linge dans les biefs. L'histoire n'est plus abstraite — elle s'attache à un pont, à une roselière, à une berge.

Cette année, trois classes ont participé à ces sorties entre mars et mai. L'une d'elles a poursuivi l'expérience avec un atelier en classe, où les élèves ont reconstitué une maquette du réseau de drainage tel qu'il existait avant les grands travaux du XXe siècle. Le résultat — un plateau de contreplaqué couvert de plasticine bleue et de cure-dents figurant des écluses — trône aujourd'hui dans le couloir de l'école.

Nous croyons que la transmission du patrimoine ne passe pas d'abord par les musées, mais par les pieds. Quand un enfant a longé une jalle, senti la vase, vu un héron s'envoler, il porte en lui quelque chose que nul manuel ne peut lui donner : une relation sensible à un territoire. C'est cette relation que nous cherchons à semer, année après année, classe après classe, au bord de l'eau.


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